Pied Marin

1 aout 2008, carnet de vacances...

La petite station balnéaire n'était plus très fréquentée en cette fin d'été. Les familles avaient rangé les ballons de plage, replié les parasols et les transats, finalement pas si fâchées que cela de quitter la grève de galet-tord-cheville et les vagues à la température un peu fraîche.

Un cadre idyllique pour une vieille dame russe richissime... mais je n'étais ni vielle, ni russe et encore moins riche...

Vidée de ses touristes, je trouvais que la station était encore moins avenante, elle arborait un air vieillot, une atmosphère surannée qui en aurait fait un décor parfait pour un film de Tim Burton ou un roman de Jules Verne. Les rues de la petite ville se laissaient coloniser par le silence de l'abandon. Le bruit des vagues et le souffle vigoureux du vent se déchiraient en long lambeaux muets emportés au large par les ailes des mouettes.

Rien ne semblait réel dans cette ville où le temps s'acharnait à lutter contre la course des aiguilles et où réussissait le prodige de faire remonter ses précieux grains dans le sablier.

Je commençais à désespérer de voir enfin arriver le petit créneau d'espace-temps où je pourrais me sauver dignement de cet endroit, à l'issu de ce séjour que j'avais choisi sur un coup de tête par l'entremise d'un vague site internet de voyages bon marché.

En fait, je me retrouvais démunie, trainant une sorte de mélancolie de touriste esseulée, engluée vivante dans ma mauvaise carte postale : « bon baiser de Varech-Les-Trois Poulpes, temps pourri, galets king size et prozac à gogo ! ».

Je me dirigeais vers la gargote du bord de mer, le seul endroit correct où je pouvais espérer passer un moment au contact des autochtones, tous plus hauts en couleur les uns que les autres.

La fête foraine qui animait les nuits d'étés venait tout juste de plier bagage, emportant ses attractions, ses lumières et un peu de sa joie de vivre qui avait fugacement guerroyée contre la monotonie du lieu.

Les attractions avaient été installées sur une langue de sable grossier, qu'un facétieux Poséidon avait incongrument déposée au milieu de ce décor minéral anthracite.

Et fatalement, las de cet endroit qui vidait les jours de leur sens, les forains étaient partis, escortés par le brouillard qui ricanait en chantant sa victoire. La gargote avait retrouvé son calme et son cadre immuable, débarrassée de la bruyante fête mitoyenne.

Restaient quelques affiches des spectacles vivants attrape-gogo : aquarium de requins géants mangeurs d'homme, reptiles préhistoriques plus vivant que nature et une authentique sirène qui avait pour prénom « Océane ».

A en croire les affiches, la sirène s'apprêtait à donner ses dernières représentations avant de repartir vers le royaume aquatique de ses ancêtres. Elle était apparemment atteinte par une certaine limite d'âge, limite toute relative, imposée par les yeux des pauvres humains que nous sommes.

Je me demandais si une sirène de pacotille avait droit à une retraite et à un cadeau de départ « Allez Océane, une médaille du travail, un maillot de natation Arena spécial sirène et bon vent... enfin, bon large ! ».


Le serveur me désigna une table dans un coin un peu sombre et je lui commandais le plat du jour. Il y avait peu de clients ce soir-là pour me tenir compagnie.

Sur son avant-bras, le serveur arborait le tatouage d'une ancre de marine et j'hésitais à lui demander s'il n'avait pas oublié de se faire graver une dédicace à sa « chère mère », probablement une brave vielle femme qui devait attendre, languissante, son retour dans un port d'un monde plus réel.

De la grosse marmite en forme de poisson qu'il déposa sur ma table, s'échappait un fumet étrange, une odeur inconnue, assez forte mais pas désagréable. Je goutais la chaire du poisson baignant dans une sauce safranée, et, passée la surprise de la consistance un peu ferme je trouvais ce plat gustativement intéressant et finalement assez plaisant si on passait outre les écailles résiduelles que je mâchouillais péniblement.

A chaque bouchée avalée, mon esprit s'éloignait de la rive et divaguait agréablement, emporté par une vague de rêverie qui me laissait entrevoir des récoltes de perles à la blancheur irréprochable, me poussait à sourire des jeux graciles des hippocampes dans les hautes algues et à vibrer des courses épiques de voiliers favorisés par Eole.

Enfin, je discernai les deux grands yeux d'une créature mi-apeurée mi-conquise, prise dans les mailles d'un épais filet qu'un marin tatoué s'acharnait à hisser jusqu'à la surface. Longtemps, la brume sur l'océan avait frémi d'un chant d'appel angoissé mais la créature aux grands yeux étonnés, définitivement séduite, se refusait à l'écouter...

Dans une sublimation d'épices et de safran, la vision s'évanouie, ne me laissant qu'une assiette vide que j'étais déjà avide de remplir pour prolonger mon incroyable voyage sensoriel...

Au fond de la marmite, j'accrochai quelque chose de dur et de métallique et je me demandai si je n'allais pas remonter un hameçon.

J'avais passé l'âge de participer à une pèche aux canards et j'espérais bien que le gain du jeu allait me divertir ou me dédommager de ce désagrément.

Je récupérais une petite chaîne aux fins maillons.

Une plaque arrondie portait une inscription que j'avais du mal à décrypter.

J'essuyais le bijou avec ma serviette de table et je lus les premières lettres du nom qui y était inscrit : « O.C.E... »

A ce moment, j'eus un sérieux soupçon sur la véritable teneur de mon repas...












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Par sandy le 15.11.12

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